Récits et Légendes de Venise
Les petits secrets du Grands Canal
Troisième partie
De San Felice à San Geremia e Lucia
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Troisième partie
De San Felice à San Geremia e Lucia
Introduction
Dans cette troisième partie, nous partirons de San Felice et passerons devant de magnifiques palais, jusqu’à l’église San Geremia e Lucia. De nombreux bâtiments auraient mérité leur place ici par leur histoire ou leur architecture, mais ils ne semblaient pas tous entrer dans la catégories de Petits Secrets. Ceux retenus possèdent une légende ou une anecdote amusante ou historique.
Cependant il est bon de signaler, dans cette dernière partie comme dans les précédentes, que de nombreuses variantes existent dans la tradition populaire ou les écrits au fil des siècles, ce qui rend ces histoires encore plus succulentes.
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Le graffiti du Rat vers San Felice
Il faut le trouver ! Il s’agit d’une gravure sur une colonne proche de l’ancien traghetto San Felice, qui se trouve précisément au bout de la Calle del Traghetto, en face de la façade de l’église San Felice.
Mais cette calle est cachée en partie par le restaurant (snackbar plutôt) La Cantina. Une fois trouvée la calle, on la parcourt en passant dans le sottoportego qui donne sur le Canal, et on examine la colonne ronde et épaisse sur la droite. En-dessous du chapiteau décoré, on peut y voir un magnifique rat sculpté dans la pierre de la colonne, avec une longue queue et un corps bien développé.
En-dessous du chapiteau décoré, on peut y voir un magnifique rat sculpté dans la pierre de la colonne, avec une longue queue et un corps bien développé.
Les rats ont toujours pullulé à Venise. C’est la raison pour laquelle les chats, errants ou domestiques, occupaient aussi la ville et en temps de peste, ils étaient vénérés et choyés comme des acteurs importants contre l’épidémie car ils exterminaient les rats, supposés vecteurs de la peste. Aujourd’hui, ils sont toujours aimés et protégés, et un peu partout on verra des écuelles devant les portes pour leur donner à manger. Voir aussi la Libreria Acqua Alta à Castello, où des chats de toute taille et de toutes les couleurs vous passent entre les jambes, ou bien, assis sur une pile de livres, semblent faire office de caméras de surveillance, immobiles mais bien éveillés.
Pour revenir aux rats, piqués par les puces porteuses du virus, ils propageaient la peste qui a sévi tant de fois ici (mais aussi partout dans le monde).
La peste arrivait à Venise le plus souvent par bateau, du Moyen-Orient ou de la Mer Noire, comme celle de juin 1575 qui fit 45 000 morts, dont le Titien. Impuissant, le Sénat fit appel à Dieu et vota en septembre 1576, la création d’une église sur la Giudecca (le Redentore, joyau classique d’Andrea Palladio). Et, miracle ou pas, le peste régressa dès décembre 1576, et disparut de Venise en mai 1577, à peine les fondations du Redentore commencées.
Elle arriva aussi de Vénétie en juillet 1630 d’un menuisier de Sant’Agnese à Dorsoduro, revenu de faire des travaux dans un palazzo de la Terre Ferme où la famille était infectée. Avec 50 000 morts, elle décima plus du tiers de la population. Et de même, le Sénat vota la construction d’une église à la pointe de Dorsoduro (Santa Maria della Salute, grand œuvre de Baldassare Longhena). Et, re-miracle ou pas, mais à peine croyable encore, la maladie s’arrêta avant même la première pierre de la Salute posée.
Pour contrer l’expansion, on eut recours à toutes sortes de solutions inopérantes, qui ont tout de même engendré d’autres inventions ou innovations vénitiennes : le bec recourbé porté par les médecins et rempli d’herbes odorantes contre la peste, les lazarets, et la quarantaine !
Et bien sûr les rats étaient tués, mais sans espoir de les éradiquer compte tenu de tous les endroits propices à leur habitat, près des canaux et autres tuyaux. Ils prospéraient sans vergogne avec en plus toute la nourriture disponible laissée par terre par les commerçants et tous les détritus jetés depuis les fenêtres.
Ce gros rat (une « pantegana ») creusé dans la pierre porte même une date encore bien visible au-dessus, écrite certainement par un citoyen anonyme allant utiliser la gondole du traghetto, en tous cas, un non-latiniste car la date n’est pas vraiment romaine même si écrite en chiffres romains : MDCXXXXIIII, 1644, ce qui laisse vraiment à penser, en plus de son tracé irrégulier et artisanal, que nous avons là un vrai témoignage de la présence innombrable des bestioles. Mais qu’on se rassure, il y en a encore beaucoup qui se promènent au ras des quais, presque comme à Paris ou dans toute autre grande ville du monde.
A San Stae, la jeune Comtesse adultère
San Stae (diminutif vénitien de Eustache) est une magnifique église sur le Canal. On dit qu’une grosse église existait déjà en 1127. Reconstruite en 1648 car très délabrée, elle reçoit une façade faisant face au Grand Canal. Restaurée en 1709 par Domenico Rossi, elle est terminé en 1710, avec les apports des plus célèbres sculpteurs de l'époque : Torretto, Tarsi, Baratta, Cabianca, Groppelli et Corradini. La famille du Doge Alvise Mocenigo y est enterrée.
Ses parois latérales recèlent des œuvres très belles, dont les douze apôtres dans des cadres de stucs décorés de putti et de volutes florales, commandées aux meilleurs peintres du début du 18ème siècle à Venise (Gian Battista Tiepolo, GB Piazzetta, Sebastiano Ricci, Nicola Bambini, GB Pittoni, etc.).
Juste à gauche se trouve la Scuola di Sant'Enrico dei Tira et Bati Oro située juste contre San Stae. Cette Scuola (une confrérie laïque spécifique, créée en 1309) réunissait deux artisanats proches : le Tiraoro (tirage de l'or), par les Tireurs d'or, consistant à fabriquer un fil fait d'un fil d'or et d'un fil de soie, pour tisser des étoffes très précieuses, et le Batioro (battage de l'or), par les Batteurs d'or, consistant à fabriquer les très fines feuilles d'or reliées ensuite en "livrets" pour les dorures des stucs et des cuirs. Une visite est possible pendant la Biennale où la Scuola abrite des expositions.
Dans un palais tout proche de San Stae se produisit une histoire bien bizarre. La Comtesse de la maison, qu’on appellera Francesca toute jeune mariée au comte que l’on appellera Giovanni, tomba raide amoureuse, lors même de la cérémonie de mariage, du jeune Comte de F. (dans la légende, tous les noms ont été soigneusement omis), le meilleur ami du marié.
A l’époque, l’adultère, et spécialement celui perpétré par un ami de la famille en cause, était très sévèrement puni.
Les deux amants se rencontraient dans le cabinet de la Comtesse la nuit venue, avec un maximum de précautions. La Comtesse Francesca s’arrangea avec Catina sa servante pour qu’elle tienne sa langue éternellement, en lui proposant un thaler par jour. Ce que la servante, n’ayant rien à perdre, s’empressa d’accepter.
Et donc, certaines nuits, le Comte de F. arrivait en gondole à la porte d’eau du palais, et Catina le conduisait à la chambre de la Comtesse par un escalier secret. Les passages et escaliers secrets ne manquaient pas à Venise. C’était facile pour rejoindre des cabinets intimes ou des salles de jeux discrètement.
La salle de bal de la Ca’Sagredo (vue dans la deuxième partie des Petits Secrets) comporte une porte secrète invisible car ornée d’une fresque en grisaille, qui montait aux appartements du Patricien. Les Doges au Palais avaient fait aussi construire des conduits reliant leurs appartements et les salles du Conseil ou la porte della Carta. C’est sans compter tous les escaliers de la partie secrète du Palais (partie droite de l’écorché du Palais), qui abritait le Conseil des Dix, les Archives secrètes, la Chancellerie, les prisons des Plombs, ou les salles de torture, entre autres. On les emprunte lors de la visite des Itinéraires Secrets du Palais ou celle des Salles secrètes des Doges (billets spéciaux coupe file avec guide en français, permettant de continuer ensuite avec la visite normale du Palais). Et à la fin de la visite, on descend par un escalier qui débouche sur une salle du Palais, par une porte ouvragée en forme de grosse armoire ! Versailles et d’autres châteaux en France ou ailleurs regorgent aussi de ces passages secrets.
Tout allait bien, mais un jour le Comte de F. tomba malade et décéda brutalement. Francesca fut inconsolable, si bien que cette dépression finit par la rendre agonisante. Elle fit promettre à Catina de prendre soin de son corps. Le comte Giovanni son mari ne se doutait encore de rien.
Elle mourut un peu plus tard et Catina fit les prières au pied du lit puis alla se coucher. Mais pendant la nuit elle entendit un craquement venant du cabinet de la Comtesse, et faillit mourir de peur en voyant le spectre du Comte de F. entrer.
Sans même regarder la servante, il habilla la Comtesse défunte de pied en cap, la coiffa, la maquilla et lui mit tous ses bijoux. Alors les yeux de Francesca s’ouvrirent et elle lui sourit, puis elle ordonna à Catina de les précéder avec la chandelle pour sortir de la chambre. Les trois prirent l’escalier secret en colimaçon pour descendre à la porte d’eau et la gondole.
Mais au lieu de monter sur le bateau, le Comte de F. avisa une autre porte secrète presque invisible Elle donnait encore sur un étroit escalier, grossièrement taillé dans le soubassement du palais, et qui descendait bien en-dessous du niveau du Grand Canal. Arrivés au bas de l’escalier, un vent glacial les surprit tous les trois, qui éteignit la chandelle, ce qui fit chuter Catina, tandis que Francesca et le Comte de F. couraient vers le fond de la pièce. Catina se releva avec peine, pleine de poussière, et essaya de comprendre dans la pénombre ce qu’il se passait. Assez loin au bout de la salle, elle parvint à distinguer des formes évanescentes et très mobiles, qui distillaient une pâle lumière verte, comme des volutes de fumée tourbillonnantes dans l’obscurité.
Les deux personnages diffus dansaient et riaient. Puis un bruit énorme résonna dans la pièce comme si le sol se dérobait. Catina en défaillit de terreur. Elle s’apprêtait à s’enfuir par l’escalier, quand elle entendit les deux amants se rapprocher et la regarder de leurs yeux brillants, puis éclater de rire, d’un énorme rire glaçant qui résonnait atrocement dans cette cave.
Et alors les deux personnages se mirent à tourbillonner et disparaître progressivement dans un énorme trou qui était apparu dans le sol, laissant cette cave dans le noir absolu. Leurs rires à gorge déployée continuèrent à résonner lugubrement au fond du trou, mais ils allèrent en diminuant jusqu’à devenir inaudibles. C’en était trop, Catina s’évanouit en bas de l’escalier humide.
On la retrouva le lendemain, en bas de cette nouvelle porte inconnue près de l’eau et restée ouverte,. aussi grelottante de froid que de peur. A côté d’elle, on découvrit au sol un grand trou circulaire, qui descendait à la verticale. En se penchant au-dessus, on ne pouvait même pas en voir le fond.
Assurément ce trou ne pouvait que mener directement en Enfer. Le Comte Giovanni en fut convaincu. Il questionna la servante encore affolée par l’aventure, et malgré les dénégations de Catina, il fut persuadé que sa femme et son amant avaient par ce trou béant rejoint les flammes infernales.
L’histoire fut mise au jour par le mari devenu veuf lui-même. Il ne craignit pas de ternir sa réputation en avouant qu’il avait été trompé par sa jeune épouse. Et à la surprise de tout Venise, il ordonna qu’on garde cet escalier ouvert à toute heure et qu’on y laisse entrer tout visiteur curieux de voir où cette monstrueuse disparition avait eu lieu. La vue de ce grand trou démoniaque dont on ne voyait pas le fond devait, pensait-il, servir d’avertissement (ou de leçon) à ceux qui auraient été tentés par l’adultère.
La devise sur la façade du Palais Vendramin Calergi
On ne peut pas le rater, c’est le Casino de Venise, situé dans un magnifique palais Renaissance à côté de San Marcuola.
Il fut dessiné par Mauro Codussi sur la demande d’Andrea Loredan, d’une grande famille richissime de la noblesse vénitienne. Codussi est un pionnier de l’architecture Renaissance classique, qui abandonne le gothique pour les formes dites classiques inspirées des Grecs et des Romains. Andrea Palladio (1508-1580) en écrivit des ouvrages de référence inspirés de Vitruve . C’est l’architecte de nombreuses églises (à Venise, le Redentore et San Giorgio Maggiore) et de dizaines de « villas » magnifiques sur la Brenta, à Vicence et dans toute la Terre Ferme.
Vendramin Calergi est commencé en 1481. Il sera terminé en 1509 par la famille Lombardo (autres architectes et sculpteurs célèbres de Venise). A noter que c’est Leonardo Loredan, 75ème Doge de Venise (il y en eut 2 autres) qui paya (une fortune) ce palais rapidement terminé.
La façade est ornée de colonnes antiques entourant des portes-fenêtres doubles, séparées par une colonne, avec au sommet des arcs et une fenêtre trilobée. L’intérieur est à l’avenant, richement décoré de fresques et de sculptures. Comme tous les autre palais, celui-ci connut de nombreux propriétaires dont la liste est impossible à donner ici.
Les Loredan en faillite le vendent à: un Duc allemand, puis c’est Guillaume de Mantoue, puis Vittore Calergi, etc. En 1739 il passe aux Vendramin.En 1946, le palais est racheté par la Municipalité de Venise, et il devient le Casino en 1959.
C’est là que Richard Wagner décéda le 13 février 1883. Le palais possède un musée Wagner, et une plaque commémore Wagner à l’entrée de l’autre côté.
Il y a quelque chose d’intriguant lorsqu’on passe en vaporetto devant le palais : une inscription en latin entoure la magnifique porte d’eau par où les riches Vénitiens viennent perdre leur argent.
NON NOBIS, DOMINE à gauche, et NON NOBIS à droite
Ceci est le début de la devise des Templiers tiré du Psaume 114 de l’Ancien Testament :
Non pour nous, Seigneur, Non pour nous
La devise templière ajoute SED NOMINI TUO DA GLORIAM, soit
mais pour la gloire de ton nom.
Noter aussi les feuilles de chêne gravées qui encadrent l’inscription, qui font référence à la force de ceux qui sont les « Défenseurs de la Ville », un concept en vogue chez les riches patriciens de Venise.
On ne sait pas grand-chose de ce choix mais ce sont bien les Loredan qui en ont fait leur devise. On suppose que le premier Loredan en 1489 avait épousé les thèses templières, ou avait un ancêtre ayant participé à la Croisade du Doge Domenico Michiel en 1122, détruisant la flotte égyptienne et la ville de Césarée (et bien d’autres) en Judée.
Digression : les grands architectes à Venise
L’Italie a connu un grand nombre d’architectes qui sont devenus très célèbres. Et à Venise en particulier, car la richesse de la ville pendant des siècles leur a permis de développer tout leur art. Beaucoup d’entre aux étaient aussi d’excellents sculpteurs, et des décorateurs exceptionnels. Ci-dessous une liste (non exhaustive) de ces formidables artistes, souvent originaires de Vénétie, qui ont fait la gloire de la ville, ainsi que leurs principales réalisations.
• Mauro Codussi (1440-1504) : San Zaccaria, Santa Maria Formosa
• Jacopo Sansovino (1486-1570) : Zecca, Marciana, Piazza, Loggetta, Fabbriche Nuove, Procuratie Vecchie
• Andrea Palladio (1508-1580) : San Giorgio Maggiore, Redentore, Villas de Terre Ferme
• Pietro Lombardo (1435-1515) : SM dei Miracoli
• Sante Lombardo (1504-1560) : Scuola di san Rocco, San Giorgio dei Greci
• Antonio Abbondi (Lo Scarpagnino) (?-1549) : San Sebastiano, Fondaco dei Tedeschi, Fabbriche Vecchie
• Baldassare Longhena (1598-1682) : SM della Salute, Ca'Rezzonico, Procuratie Nuove
• Antonio Gaspari (1656-1723) : Santa Sofia, finit SM della Salute, SM della Fava, San Marcuola (plan)
• Giorgio Massari (1687-1766) : San Marcuola, San Rocco
Fin de la digression
A San Marcuola, les morts ont de l’esprit
Quelle histoire, celle de ce pauvre prêtre de l’église San Marcuola !
Cette église, avec deux campi et deux beaux puits (devant et derrière), se trouve sur le Canal, à côté du Casino de Venise. Sa façade comme bien d’autres à Venise (San Pantalon, San Nicola da Talentino, San Lorenzo, etc.) ne fut jamais terminée (on voit les trous dans les briques pour placer les plaques de marbre, mais les plaques n’ont jamais dû arriver par manque d’argent). Mais l’intérieur est extraordinaire ! La légende fait exister une première église ici en 569, dédiée aux Saints Ermagora et Fortunato, et devenue, par les rouages très mystérieux du dialecte vénitien, San Marcuola (voir aussi San Trovaso, Zanipolo, SM Zobenigo, Sant’Alvise, San Stae).
La première mention documentée date de 1069 avec la construction d'une église sur Lemeneo (une île de Cannaregio), célèbre pour posséder la main droite de Jean-Baptiste - celle avec laquelle il avait baptisé le Christ - et qui est exposée les 24 juin. Reconstruite au 12ème siècle après un incendie causé par un tremblement de terre et qui ravagea tout le quartier, elle est financée par les familles Memmo et Lupanizza, et consacrée en 1343. La carte de Barbari (1500) montre l'église perpendiculaire au Grand Canal avec son abside au Nord.
Cette église possédait aussi des cellules au-dessus de la porte, dans lesquelles vivait une poignée d'Augustines. San Marcuola se délabra, devint instable et fut démolie. La reconstruction est décidée en 1663 avec le chœur, puis le reste de l'église, orienté parallèlement au Grand Canal cette fois, avec son abside à l'Est. L'architecte en était Antonio Gaspari, mort en 1730, après quoi elle est réalisée par Giorgio Masari (ou Massari) jusqu'en 1736 et l'église est finalement consacrée en septembre 1779.
Mais il est à noter que l’intérieur de l’église, entretenue par de nombreux bénévoles, est splendide, avec une Cène du Tintoret de 1547, sa première d’une longue série, sur l’autel les statues d'Ermagora et de son diacre Fortunato, du grand sculpteur Gian Maria Morlaiter).
Les autels autour de l’espace carré sont identiques et abritent de magnifiques statues.
Il faisait bon dire la messe et prêcher dans cet environnement.
Bon ? Pas si sûr. Il y a bien longtemps, le prêtre d’alors avait l’habitude lors de son homélie, de fustiger ses paroissiens qui avaient la hantise du retour des Morts parmi eux. Une vieille bigote lui avait même confessé qu’elle avait même vu des revenants une nuit entrer dans sa chambre. Alors haut et fort il clamait matin et soir, du haut de sa chaire, que les Morts ne reviennent pas chez les Vivants, jusqu’au jour du Jugement Dernier.
Mais une nuit, la cloche sonne à la cure, la maison du prêtre, en plein sommeil. Sa servante se lève, entr’ouvre la porte, se retourne pour prévenir le prêtre. Mais soudain une bande de silhouettes à moitié humaines traverse la porte comme par magie et atteint rapidement la chambre du prêtre. Mort de peur, il ne peut les reconnaître dans la pénombre, et il s’entend dire : « Viens, viens, curé, pas de temps à perdre ». Le prêtre demande : « Quelqu’un est malade ? Non lui répond-on. Dois-je prendre l’Huile Sainte ? Non, pas besoin non plus ». Et il est tiré de son lit par dix mains fermes.
Pas le temps de s’habiller. Ils sortent tous de la maison, le prêtre étroitement serré entre ces inconnus non humains, tremblant de peur, horrifié de ce qui lui arrive. La troupe s’en va à travers des ruelles sombres. Les Morts-Vivants passent un pont en poussant le prêtre qui n’en peut plus, et là, arrivés à un campiello borgne au bout d’un sottoportego lugubre, ils se mettent à le rouer de coups. Le pauvre curé tombe par terre et croit alors sa dernière heure arriver.
Au bout d’un moment, les malfaisants s’arrêtent soudain, certains que la leçon a été salutaire. Ils relèvent le prêtre contre un mur, lui enlèvent la poussière de ses vêtements et époussètent ses cheveux en bataille.
L’un d’eux s’approche de son visage, en souriant, et lui dit d’une voix grave mais amicale, les yeux dans les yeux : « Rien de personnel, curé, mais comprenez-nous, les Morts tiennent à leur crédibilité et à leur respectabilité ». Ouvrant les yeux, le prêtre n’a même pas le temps de voir le groupe de zombies disparaître dans l’air d’un seul coup.
On ne l’entendit plus jamais dire, ni même insinuer, que les Morts étaient morts et ne réapparaitraient qu’au jour du Jugement Dernier seulement !
A Labia, la vaisselle dorée se jette à l'eau
Le palazzo Labia se trouve (presque) au carrefour du Grand Canal et du canal de Cannaregio, à côté de San Geremia. Contrairement à la plupart des palaces du Canal, il offre, non pas comme souvent un seul, mais ses quatre côtés en marbre blanc aux fenêtres magnifiques (ce qui dit-on coûta plus de 4 millions de ducats).
C’est un chef d’œuvre du Baroque, commencé en 1685 et dessiné par l’architecte Andrea Cominelli. Il est agrandi entre 1720 et 1750 par Giorgio Massari et Alessandro Tremignon qui dessina la façade donnant sur le campo San Geremia. Ses façades sont fameuses par leur décorations zvec de nombreuses têtes de personnages et de caryatides superbes au-dessus des portes et des fenêtres.
Les salles de réception furent décorées de fresques par Gian Battista Tiepolo (ou Gianbattista, ou GB), en particulier celle de la rencontre d’Antoine et Cléopâtre, ainsi que celle du banquet de Cléopâtre. Ces fresques furent quasiment détruites lors de l’explosion d’un bateau chargé de munitions en 1945 en face du palais. En 1963 la RAI en fait son siège vénitien, et le restaure, mais le rend quasiment impossible à visiter.
La famille Labia, d’origine andalouse (Girone), s’établit à Venise au milieu du 15ème siècle et achète un bien au campo San Geremia à Cannaregio (janvier 1509). En 1548 après de multiples services rendus à la République, on leur donne la citoyenneté vénitienne « de intus et de extra » (interne et externe). Ils fournissent les armées et des mercenaires pour Venise, et amassent une immense fortune, ce qui les pousse à vouloir se faire admettre parmi les Patriciens. Or, depuis la Serrata en 1297 instituant une limitation des élus au Conseil aux seules familles nobles déjà inscrites et leur descendance, cette admission est quasi impossible …
Mais au début du 17ème siècle, la Peste et les guerres avec les Ottomans ruinent Venise. Alors le Sénat décide d’autoriser de riches bourgeois de devenir Patriciens et d’accéder au Grand Conseil, pour la somme (astronomique) de 100 000 ducats. Les Labia avaient beaucoup contribué financièrement à la guerre de Candie. Et ils seront les premiers à candidater en 1646, y parviennent, moyennant 300 000 ducats !
Par la suite, pour assoir leur réputation nouvelle, les Labia organisent de grandioses réceptions qui coûtaient très cher. De Brosses écrivait en 1739: « La maîtresse du logis, femme sur le retour, qui a été fort belle et fort galante, folle des Français, et par conséquent de nous, exhiba à notre vue toutes ses pierreries, les plus belles peut-être que possède aucun particulier de l'Europe. Elle a quatre garnitures complètes en émeraudes, saphirs, perles et diamants; le tout reste précieusement renfermé dans des écrins ; car il ne lui est pas permis de s'en orner, les femmes des nobles ne pouvant porter de pierreries et des habits de couleur, que la première année de leur mariage.». Le « Président de Brosses » était un petit Noble Lettré français très connu à Venise, qui fit un long voyage en Italie de 1739 à 1740 et qui écrivit une quarantaine de « Lettres familières » , très instructives sur les arts et les société italiennes, en particulier la société un peu débauchée de Venise. En effet, à cause de la Magistrature aux Pompes, qui limitait la luxure affichée par certaines familles nobles (habillement, chaussures, maquillages, bijoux, gondoles extravagantes, etc), Mme Labia, devenue noble, avait interdiction de porter ses collections de bijoux en public, elle ne pouvait que les montrer en privé dans leurs écrins !
Plus tard, le palais a connu un « Bal du Siècle » en 1951, où fut organisée par son dernier propriétaire Charles de Beistegui une réception grandiose de 1500 personnes (dont Jean Cocteau, Orson Welles, Salvador et Gaia Dali, Leonor Fini, etc).
Mais on lui préfèrera celle organisée par la famille Labia après leur admission au Grand Conseil, qui fut suivie de bien d’autres similaires.
Un jour, une quarantaine de patriciens furent invités pour un banquet monumental, et servi dans une vaisselle d’or. A la fin du repas, le maître des lieux se leva, et ordonna que l’on jette la vaisselle par les fenêtres ouvertes pour l’occasion, en déclamant : « L’abia o non l’abia, sarò sempre Labia ! » (que j’en aie ou que je n’en aie pas, je serai toujours un Labia !). Et tous les convives, ravis, ne se faisaient pas prier, il jetaient joyeusement les assiettes et les plats en or dans le canal. Cela devint la marque d’originalité du Palais !
Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que des filets avaient été tendus sous les fenêtres, dans la journée, au fond du canal de Cannaregio, afin de recueillir cette vaisselle en or, qui était récupérée le lendemain matin !
Digression : la Serrata c’est quoi ?
Au tout début de Venise, Paoluccio Anafesto, le tout premier Doge de Venise, est élu en 697 par le Concio, l’assemblée populaire des îlots de la Lagune (en réalité c’était un Romain de l'exarchat de Ravenne encore à l’empire romain d’Orient).
Avec le temps, l'élection du Doge passe aux mains des grandes familles patriciennes (les « Nobles »), et le peuple "approuve" par acclamation.
En 1172, on crée le Grand Conseil, organe suprême de la République, le Doge perd ses prérogatives, et on l’oblige même à ne pas quitter le Palais !
Le Grand Conseil avait tous les pouvoirs (lois, justice, finances), et c’est lui qui va élire le Doge, au terme d’une procédure très complexe.
Le Grand Conseil crée ensuite un Sénat en 1229 (politique extérieure, 100 à 250 membres). Et beaucoup d’autres organismes sont créés : Conseil des Dix, Collège, « Magistratures » nombreuses chargées d’un thème comme la pêche, la luxure, l’eau, surveillances, etc.
Le 28 février 1297 on décrète la « Serrata del Maggior Consiglio ». Elle limite l'accès au Conseil aux 200 seules familles membres depuis au moins 4 années et à leurs descendants (40 par an, élus). En conséquence, le Grand Conseil devient héréditaire et exclue beaucoup de membres « bourgeois » en 1298 (ce qui provoque des conjurations comme en 1310).
Mais le nombre d'élus s'accroît encore pour atteindre 2000, la salle du Grand Conseil est agrandie en 1298. De plus en 1315 on crée le Livre d'Or, qui recense les membres autorisés. Quelques tentatives de rébellion se produisent mais sont réprimées.
Mais cela ne dure pas. En effet, Venise doit faire face à de nombreuses guerres en Europe et en orient : 4 contre les ottomans (1463-1479, 1499-1503, 1537-1547, 1570-1573), guerre de Candie (la Crète,1645-1669) , guerre de Morée (1684-1699), guerre de courses en Adriatique (1616-1618), etc.
Ces pharamineuses dépenses ruinent Venise, et on vote en 1646 un élargissement du Grand Conseil moyennant 100 000 ducats.
Fin de la digression
Lucie l’emporte inexorablement sur Jérémie
Histoire de San Geremia e Lucia
Passé le Canalazzo (Canal de Cannaregio), une grande église côtoie le Palais Labia. C’est San Geremia e Lucia.
La première église au 9ème siècle était bien plus petite, et dédiée au prophète Jérémie (Geremia). Elle est reconstruite en 1172 sous le règne du doge Sebastian Ziani (et consacrée beaucoup plus tard en 1292).
L’église actuelle est une refonte complète par le prêtre-architecte Carlo Corbellini en 1753 (1754 ?), elle est consacrée le 27 Avril 1760.
En 1849 les Autrichiens bombardent Venise et endommagent les façades. Elles seront refaites en 1861 et 1871, grâce au mécénat du Baron Pasquale Revoltella. Mais pourquoi San Geremia e Lucia ?
La translation de Lucie à San Geremia
D’abord à Syracuse en Sicile où elle sera martyrisée sous Dioclétien, la dépouille (intacte) de Lucie est mise dans un lieu secret en 878, puis en 1040 elle part à Constantinople.
Elle fut récupérée en 1204 quand Venise détruisit l’empire turc, et elle est placée d’abord à San Giorgio Maggiore, puis dans l’église Santa Maria Annunziata en 1280, qui devient Santa Lucia, construite presque à côté de San Geremia.
En 1861 on décide de construire la gare de Venise, et l’église Santa Lucia doit disparaître. Alors on emporte tout ce qu’on peut. Et aussi (selon d’autres sources) le cercueil de Lucie, et on le place dans San Geremia juste à côté. (une autre source mentionne qu’en 1806 son cercueil était déjà transféré à San Geremia).
Sur Geremia (Jérémie) : Né vers -650, Jérémie il a la révélation de Dieu vers --626 et connait tous les malheurs des Juifs qu’il raconte dans son livre : les défaites (la Judée, Jérusalem et le Temple incendié en 587), la déportation des Juifs à Babylone (c’est là qu’il fut assassiné par ses compatriotes !) et l’exil en Egypte. Mais n'est pas un Saint !
Sur Sainte Lucie : La noble et chrétienne Lucie de Syracuse alla à Catane sur la tombe de Sainte Agathe pour faire guérir sa mère malade depuis 4 ans du ventre et des yeux.
Elle s'endort et voit Agathe en songe qui lui dit : "C’est toi qui vas guérir ta mère, et tu seras à Syracuse aussi vénérée que moi ici à Catane".
Sa mère guérit miraculeusement le lendemain, alors elle distribue ses biens aux pauvres et aux chrétiens poursuivis et cachés dans les catacombes (elle fixe une chandelle sur sa tête pour pouvoir leur distribuer dans l’obscurité de la nourriture avec ses deux mains) et fait vœu de chasteté.
Mais le Romain à qui elle était promise se fâche, elle lui demande alors ce qu'il lui plaît le plus en elle et il répond : "vos yeux". Alors Lucie s'arrache les yeux avec un couteau et les lui tend sur une coupelle (autre version : ce sont les bourreaux qui les lui ont arrachés). Furieux, l’homme va la dénoncer au consul Pascasius (sous Dioclétien), et la Vierge lui redonne la vue avec de plus beaux yeux.
Pascasius décide de l'emmener dans un lupanar pour la faire violer, mais l'Esprit Saint la rend immobile et 1000 bœufs ne peuvent la déplacer.
Alors Pascasius l'enduit de poix et la fait brûler, mais ses flammes s’écartent et son corps reste intact. Finalement elle meurt d'un coup d'épée dans la gorge en 304.
Sainte Lucie (13 décembre) est la patronne des aveugles, des électriciens, des oculistes, elle est aussi invoquée pour les maux de gorge et les hémorroïdes.
Extérieur
Très grande église, en croix grecque aux bras symétriques, avec une immense coupole centrale et 4 coupoles aux extrémités des travées, son intérieur possède donc deux axes aux bras identiques. La croix grecque consiste en 2 bras de même longueur, et se croisant en leur milieu, tandis que la croix latine possède un bras long (la nef) et un autre bras (le transept) plus court, le transept croisant la nef à, une distance plus proche du chœur que de l’entrée. Elle possède deux façades semblables opposées, l’une sur le Canal, l’autre sur le campo à côté du palais Labia.
La façade
La façade sur le Canal porte une inscription (de date inconnue) :
Lucia Vergine di Siracusa Martire di Cristo in questo tempio riposa
All’Italia al Mondo Implori Luce Pace
Lucie, Vierge de Syracuse, Martyre du Christ, repose dans ce temple
Implore la lumière et la paix à l’Italie et au monde
Intérieur
Elle possède deux entrées très semblables : l’une donne sur le Canal, mais lors de travaux en 1998, un pyromane incendia l’échafaudage, endommageant la porte, il fallut 19 ans pour la voir refaite ! L’autre entrée est sur le Campo, à côté du Palazzo Labia, est l’entrée principale.
Malgré les grandes fenêtres semi circulaires dans les coupoles qui éclairent bien les parties hautes, l’intérieur est austère et peu lumineux. De plus les nombreux et énormes piliers qui soutiennent la voûte rendent une vision globale très difficile, d’autant plus avec les deux axes perpendiculaires. Une rénovation des murs à la fin des années 2010 a rendu l’intérieur plus propre et plus clair.
On chemine depuis l’entrée dans les 4 bras de l’église. Se succèdent des chapelles séparées par des parois ornées de tableaux, avec 8 autels et leurs retables, ce qui fait de l’église un ensemble immense de tableaux, autels, portes d’orgue et autres statues On trouve les deux autels principaux dans des chapelles semi-circulaires au bout des bras de la croix grecque (Autels de Lucie et Chœur de Géremia).
L’église ne contient pas que des chefs d'œuvre, mais on y trouve 6 réalisations de Palma le Jeune (Jacopo Negretti, 1550-1628), et une très belle statue de la Vierge à l’Enfant, de Gian Maria Morlaiter, ainsi qu’un tableau de Bassano de bonne facture. En revanche la Présentation de Marie au Temple est laide, sans comparaison avec le tableau du Titien (classique), ou celui du Tintoret à Santa Maria del’Orto (maniériste).
Le chœur
Le chœur a été érigé en 1790 par Domenico Fadiga, où l’on peut admirer sur l’autel les statues de Saint Jérémie et Saint Pierre, par Giovanni Ferrari en 1798). Noter les deux orgues dans le chœur.
Petit secret : celui de gauche fonctionne mais celui de droite est factice ! En fait, l’architecte du chœur a voulu assurer une symétrie dans la décoration du choeur (qui n’est pas sans charme).
Le chœur est flanqué de 2 étroites chapelles latérales.
Celle de gauche montre deux volets d’orgue récupérées de l’ancienne église Santa Lucia.
La porte de droite est illustrée par Lucie tenant dans une coupelle ses yeux (Palma le Jeune, 1620, la Rencontre avec Joachim).
La chapelle de Santa Lucia
Pendant la visite on s’arrêtera bien sûr devant la magnifique chapelle de Sainte Lucie.
A gauche, la chapelle en 2013 A droite, en 2022
En 1955 le Patriarche de Venise et cardinal Angelo Roncalli (futur Jean XXIII) posa sur son visage un masque d’argent. L’église fut renommée « dei Santi Geremia e Lucia ». Des discussions sans fin ont du avoir lieu au Ministère de la Culture, qui aujourd’hui impose un nouveau nom : Santuario di Lucia (nouveau nom du site web).
Et Jérémie le pauvre va sûrement tomber dans l’oubli.
A noter que le tombeau de Lucie fut volé en novembre 1981, mais les voleurs oublièrent la tête et le masque en route. Son corps fut retrouvé dans la lagune et elle fut replacée le 13 décembre.
Ailleurs à Venise
Dans l’église Santi Apostoli à Cannaregio, la chapelle de Sainte Catherine contient un tableau de Gianbattista Tiepolo (1748), intitulé La dernière communion de Sainte Lucie, où le prêtre tient dans sa main gauche une coupelle avec les yeux de la Sainte.