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Rev1 02/02/2026
Préambule
Malgré le titre officiel de ce tour avec guide dans le Palais, on ne verra pas de trésors ni de bijoux, mais on parcourra des pièces secrètes et des passages qui étaient réservés au Doge et sa famille.
La visite se passe principalement dans les salles de la Porta della Carta et l’arc de Foscari. Elle emprunte ensuite de pièces qui jouxtent la basilique et constituent les appartements privés du Doge, et se termine par une sortie au niveau du palais ouvert au public.
Ce circuit, moins impressionnant que l’autre (Itinéraires Secrets du Palais des Doges) est cependant très instructif et permet de voir la Piazza et le Palais sous de nouveaux angles. Il est accessible par internet sur le site du Palais, et donne droit aussi aux salles du Palais (très intéressant, billet coupe-file et guide en français).
Chronologie (très) résumée du Palais des Doges
Le premier Doge, Paoluccio Anafesto, fut élu en 697 lorsque les différentes îles de la lagune, habitées essentiellement par des Vénètes ayant fui les invasions barbares, ont décidé de faire la paix et de s’organiser. Les Doges résidaient à Eraclée, (plusieurs fois détruite par les Barbares, siège du Patriarcat). Plus tard devant d’autres menaces, le siège du pouvoir est transféré en 742 à Malamocco (ouest du Lido), et Venise abandonne sa suzeraineté byzantine pour Rome.
Mais en 812, après l’invasion ratée de Pépin fils de Charlemagne, le Doge Agnello Partecipazio se fixe à Rivus Altus, une Venise déjà capitale commerciale, et rapatrie le pouvoir dans son château. Petit fortin avec des tours, en bois, il est flanqué d’une chapelle qui deviendra la basilique lors de la translation de la dépouille de Saint Marc en 828.
En 976 Venise est incendiée, avec le fort, la basilique et 200 maisons, et la basilique est reconstruite en même temps que le palais. Nouvel incendie en 1106, et reconstruction qui dure 10 ans.
En 1172 le Doge Sebastiano Ziani finance une nouvelle reconstruction avec une plus grande salle des Conseils pour accueillir un plus grand nombre, qui sera gelé en 1297 avec la Serrata interdisant de nouveaux membres autres que ceux existants et leurs descendants. On ne sait pas grand-chose de l’aspect exact du palais.
Au temps de Ziani (1172)
14ème siècle
C’est en 1340 qu’on décide de reconstruire le palais tel (à peu près) qu’on le voit aujourd’hui. Toute la façade donnant sur la lagune est refaite, avec 2 étages aux fines colonnes, avec la grande fenêtre gothique au centre (par les frères dalle Masegne) et le balcon central, qui seront terminés en 1410 avec une plus grande salle du Conseil.
La loggia Foscara est construite au premier étage noble en 1423 et en 1438 Giovanni et Bartolomeo Bon bâtissent en 18 mois la Porta della Carta jouxtant la basilique. L’arc Foscari sera réalisé en 1483, tandis que l’escalier des Géants est monté entre 1484 et 1490 par Antonio Rizzo.
En 1536 Scarpagnino et Sansovino réalisent le balcon donnant sur la Piazzetta, et les statues des Géants (Mars et Neptune) sont sculptées par Sansovino et installées en haut de l’escalier.
1574 et 1577, deux incendies ravagent le Palais et détruisent de nombreuses œuvres (Bellini, Titien, Véronèse, Tintoret, Carpaccio, Vivarini etc). Tout le palais est reconstruit et réaménagé sous l’égide d’Antonio da Ponte, c’est ce que l’on peut voir aujourd’hui.
En 1579 les créneaux, typiques du palais, sont refaits.
Le Palais, centre de tous les pouvoirs
Le conseil principal était le Grand Conseil, qui réunissait tous les citoyens vénitiens ayant le droit de vote, et donc aussi le droit d’être élus à des postes gouvernementaux.
Au départ démocratiquement élu par le peuple dans les premiers siècles, le Doge devient de plus en plus aux mains des riches patriciens qui écartent peu à peu ce type d’élection. Vers le début du 11ème siècle, le peuple est écarté, et on tend alors vers un pouvoir des grandes familles historiques et commerçantes vénitiennes avec un régime oligarchique. Par ailleurs le pouvoir du Doge diminue considérablement même s’il est élu à vie. Il reste le chef des armées, mais il est entouré de nombreux conseillers (6 pour le Conseil Mineur), d’un Sénat (60 plus la Zonta de 60 conseillers) pour les aspects législatifs. Le pouvoir judiciaire est aussi contrôlé par les Quarantie (avec un tribunal criminel et 2 tribunaux d’appel), et le terrible Conseil des Dix créé en 1310.
Le Palais abritait aussi une multitude de Magistratures : les tribunaux, la Chancellerie, les Archives, les Magistratures chargées de points précis (l’eau, la pêche, le luxe, la prostitution, etc.). Et aussi les prisons, initialement au dernier étage, puis au sous-sol et aussi derrière le palais (fin 16ème siècle) par le pont des Soupirs.
La visite classique du Palais inclue le passage dans certaines pièces des appartements du Doge, mais d’autres étaient inaccessibles jusqu’à la création de cet itinéraire qui traverse ses appartements privés.
La cour du Palais était ouverte au public qui pouvait prendre de l’eau dans les 2 puits magnifiques en bronze.
La façade ouest ici à gauche est construite à partir de 1424 en style gothique.
A son extrémité, la Porta della Carta, tout en marbre d’Istrie, reconstruite pour le Doge Foscari par Giovanni Bon et ses fils Pantaleone et Bartolomeo. C’était l’entrée principale jusqu’à la fin du 16ème, le palais était entouré d’eau !
Parfait exemple de la Renaissance (1439-1443), elle doit son nom aux fonctionnaires qui enregistraient les documents administratifs (papier, carta en italien). Il faudrait des heures pour la décrire en détail.
Riche de mille additions au fil du temps, à gauche on voit la façade baroque de l’horloge (Bartolomeo Manopola) qui y a inscrit la date d’achèvement : 1615.
Tout à gauche, l’arc Foscari, un gros contrefort au-dessus de la Porta della Carta, qui relie le coin du palais à la basilique. Il y a beaucoup d’arcs comme cela dans Venise qui bouge beaucoup sur ses pilotis (on dit qu’il y en a plus de 300 millions).
L’aile Est, différente, construite entre 1483 et 1565, est de style Renaissance, œuvre des frères Lombardo. Le premier étage est un long couloir qui mène à l’escalier d’or. Au-dessus, les salles officielles (sénat, quarantia, etc) et les appartements du Doge.
Et l’étage supérieur, qui ne se différencie pas des autres, est en fait coupé en deux, avec de petites pièces basses de plafond abritant la Chancellerie, les secrétariats du Conseil des Dix, ou encore la salle de torture et les archives secrètes.
Au bout, le fameux escalier des Géants d’Antonio Rizzo (1483), où l’on présentait le nouveau Doge, avec les statues de Sansovino en haut (Mars et Neptune).
Du coin de la Porta della Carta, on monte un escalier qui donne sur la Loggia Foscara.
Sur la gauche, ce grand couloir qui donne sur la cour.
Sur la droite, face à la Piazzetta, la loggia Foscari, immense colonnade sur toute la façade.
Les piliers sont typiques du style gothique fleuri vénitien avec leurs influences byzantines.
On remarquera les 2 colonnes roses en marbre de Vérone, où étaient prononcées les sentences de mort, et où le Doge se présentait lors des fêtes sur la Piazza.
En entrant au-dessus de Porta della Carta, les décorations sont presque à portée de main. Elle s’appelait la Porte dorée car les sculptures étaient recouvertes d’or. C’était la porte d’eau du temps où le palais était entouré d’eau.
Le Doge Francesco Foscari, agenouillé devant le lion ailé de Saint Marc comme c’est la tradition (et l’obligation). Cachée avant l’arrivée de Napoléon, la sculpture a échappé aux destructions en 1797. Et ici on voit une reproduction du 20ème siècle, l’original se trouve au musée.
Au-dessus, cette fenêtre gothique à trois meneaux et richement décorée de sculptures.
Tout en haut, une allégorie de la Justice avec la balance.
Le buste de Saint Marc dans l’oculus (tondo) soutenu par deux anges. Le luxe de Foscari contredisait l’esprit de la République qui bannissait tout culte de la personnalité.
La porte vue du bas avec 4 grandes statues (Force, Tempérance, Prudence et Charité). Des lions et des scènes mythologiques sont sculptés dans l’encadrement de la porte.
La façade sud de la Basilique, avec ces plaques de marbre venues de Constantinople. A chaque excursion guerrière en Orient, les bateaux rapportaient des centaines de colonnes, de plaques (les chevaux de la basilique aussi).
Les 2 colonnes d’Acre aux pilastres carrés finement sculptés de motifs byzantins, arrivés à Acre depuis la Syrie au 6ème siècle. Les Vénitiens reconquirent Acre sur les Génois en 1256 et Lorenzo Tiepolo emporta les colonnes à Venise.
La colonne rouge du Ban en porphyre rouge, où on annonçait les nouveaux décrets. A l’effondrement du campanile en juillet 1902, elle retint les blocs qui auraient pu détruire le coin de la Basilique, voire plus
Au coin du balcon, la tête de Carmagnole, condottiere italien, passé à Venise en 1424. Devenu suspect, il s’exile, mais Venise le rappelle, pour le condamner à mort !
Petit couloir aux 3 fenêtres et jolie vue sur la cour.
On pénètre dans une petite pièce entièrement en boiseries.
Elles contiennent les armoires secrètes, numérotées, d’une des nombreuses « Magistratures » créées par le Sénat.
Ces armoires, disposées sur tous les murs, contiennent les archives de la Magistrature « Sora e Monasteri », qui gérait les monastères à la sauce vénitienne.
Comme les Nobles ne voulaient pas marier leurs filles cadettes pour ne pas disperser leurs biens, ils les mettaient dans des monastères, mais payaient des fortunes pour leur confort (et leur liberté relative). La Magistrature, chargée pourtant de la bonne gestion des monastères, dissimulait ce système qui rapportait gros, dans ces armoires numérotées.
Par une porte secrète de la forme des autres placards, on quitte cette pièce.
Une première volée de marches rudimentaires entre deux cloisons en bois.
Elle mène à un palier où on a placé une armure d’apparat de la famille Contarini.
Puis une deuxième volée de marches fait accéder au deuxième étage.
Autre pièce décorée sommairement de planches de bois, on est dans la Salle du Trésor.
Aux murs, des coffres imposants aux serrures énormes, contenaient de l’or, des objets précieux, et toutes les dots léguées par les Nobles aux monastères pour entretenir leurs filles cadettes.
Une vitrine montre des verres de Murano employant diverses techniques.
En bas, on voit le principe du système de la Balotte utilisé pour les votes.
L’électeur plaçait sa balle sur la boîte, puis passait la main dans le tube. Il libérait un verrou qui faisait tomber la balle dans sa main, et la dirigeait du côté vert à droite ou de l’autre rouge à gauche, pour définir son choix. La balle tombait dans l’une des deux caisses de chaque côté.
Au fond ici, on voit la caisse gauche recevant les balles du côté rouge. L’outil de vote était posé sur l’étroite planchette, avec une autre caisse symétrique à droite (verte). Ainsi le secret du vote était incontestable.
A la fin on ouvrait les caisses et on rangeait leur contenu dans deux autres boîtes qui étaient scellées. On ouvrait les 2 boîtes et on comptait les balles, en utilisant la petite main dorée que l’on peut voir au premier plan.
La salle est pleine de grands coffres cernés de ferrures, construits à la fin du 16ème siècle.
Il y avait un double système de cadenas pour chaque coffre.
Ils contenaient l’or, les pierres précieuses et les dots faites par les Nobles aux monastères. Il y avait aussi le Livre des Promesses ducales, que le nouveau Doge devait accepter.
100 pages ont été ajoutées aux Promesses, en 1355, dont celle qui interdit au Doge de quitter le Palais ! On sort sur un balcon décoré donnant sur la cour, et passant sur la Porta della Carta.
En face de la Porta della Carta, le fameux escalier des Géants conçu par Antonio Rizzo au 16ème siècle, emprunté par les invités du Doge. Magnifique double rangée de marches avec les contremarches finement sculptées de motifs byzantins.
C’est là aussi que le nouveau Doge recevait son corno (espèce de bonnet phrygien) et était présenté au peuple.
Les deux Géants furent sculptés par Sansovino en 1585, ici Mars.
Là Neptune.
En haut, le Lion de Saint Marc, pour achever la magnificence de cet escalier.
On arrive devant cette grille qui donne sur un escalier étroit mais qui à l’époque était superbement décoré, menant à la terrasse au-dessus.
Il en reste cette fresque du Titien commandée par le Doge Andrea Gritti en 1523 (Saint Christophe portant Jésus), placée aujourd’hui dans le palais.
La terrasse privée du Doge d’où l’on admire la cour et la Porta della Carta.
La terrasse est adossée à la Basilique.
Cette partie toute en briques byzantines, date de 1003 lors de la reconstruction après l'incendie de la basilique et des alentours en 976.
On entre dans la chapelle privée du Doge (il pouvait aussi assister aux cérémonies de la Basilique par une ouverture au-dessus de la porte de Saint Clément). Elle se trouve au-dessus des appartements, et a été déplacée ici en 1573 après un incendie.
Rénovée par Scamozzi pour le Doge Cigogna (voir le blason), elle remplaça la « Salle des Têtes », grande collection de bustes romains de l’évêque Grimani.
La statue de la Vierge fut réalisée par Sansovino bien avant, et placée ici après la rénovation.
Au plafond décoré de stucs dorés, une fresque de Jacopo Guarana. N’ayant pas les moyens de se payer Gianbattista Tiepolo, le Doge fit appel à un de ses élèves en 1710-1720.
Il y a 4 femmes dans la fresque, ici celle avec des paquets ficelés représente le Commerce.
A droite, celle qui tient un caducée de 2 serpents terminé par des ailes, représente le Bonheur.
En-dessous, celle tenant la faucille, le cercle avec les signes astrologiques, et l’épi de blé, représente l’Agriculture. Sous elle, celle en rose portant un gouvernail représente la Navigation.
Au centre les anges, Dieu le Père et l’œil dans le triangle représentant la Providence divine ou la Sainte Trinité.
Magnifiques décorations aux murs avec de nombreuses grisailles imposantes.
On quitte la magnifique chapelle pour la salle de l’Antichiesetta.
Petite pièce mais richement décorée.
Au plafond, une autre fresque de Jacopo Guarana. Les 2 panneaux dorés à droite sont des œuvres contemporaines célébrant les années.
Le plus intéressant dans la pièce est l’ensemble des 3 tableaux préparatoires pour les mosaïques de la façade de la Basilique.
Elles racontent la translation de Saint Marc depuis Alexandrie jusqu’à Venise en 828.
Voir la page du site Arrivée de Saint Marc qui décrit l’histoire et la façade en détail.
Les tableaux sont de Sebastiano Ricci.
Ici se termine la visite des Trésors cachés (ou salles secrètes) du Doge, on sort par la salle du Sénat, et on peut continuer la visite du Palais ouverte au public.